Article publié le 16 Septembre 2026 12:00:00
par Katia RENARD

Un premier congrès qui révèle le mal-être de la protection animale

Pour la première fois en France, un congrès a réuni des acteurs de la protection animale française. Deux jours pour échanger, partager les pratiques, et envisager l’avenir. Conférences et tables rondes ont aussi mis le doigt sur une réalité importante : le mal-être profond protection animale dans notre pays.

 

Si le cadre de la ville de Thomery et la météo ont donné à ces deux journées (les 12 et 13 septembre) un petit air de rendez-vous champêtre, le premier congrès Vision Refuge, imaginé et créé par Catherine Collignon, éducatrice canine, formatrice et spécialiste de la rééducation comportementale, a abordé des sujets de fond autour de la protection animale, révélant les champs d’actions de professionnels et de bénévoles passionnés par la cause animale, mais aussi les limites et défis auxquels ils sont tous confrontés.

« Notre souhait est de favoriser le partage des connaissances et des expériences de terrain qui se déroulent sur toute la France, explique l’organisatrice, d’ouvrir les regards sur les enjeux encore trop peu connus ou maîtrisés et de permettre à chacun d’enrichir ses pratiques et démarches au service de l’animal de compagnie ».

Objectif atteint pour cette première édition qui a d’abord mis sur la table les incroyables défis que ce monde professionnel et amateur doit relever chaque jour, souvent dans une indifférence ou ignorance générale de leur travail.

Les intervenants de la matinée.

Un chemin de croix législatif

C’est la députée de la 3è circonscription de Haute-Garonne Corinne Vignon (groupe Ensemble pour la République) qui a ouvert le bal de la réflexion commune en détaillant le processus législatif auquel est confrontée toute volonté de faire progresser la cause animale dans notre pays. « On me demande souvent pourquoi tout est si lent dans notre pays pour qu’une mesure protégeant les animaux émerge, explique la députée. C’est tout simplement lié au parcours inhérent à toute proposition de loi, depuis le moment où elle est déposée jusqu’à celui où la loi est appliquée si elle est votée. » Un temps long qui provoque l’incompréhension de ceux qui se battent au quotidien pour les animaux et qui attendent encore l’application de la loi tant espérée du 30 novembre 2021 dont les décrets d’application n’ont pas tous vu le jour. « Dans la protection animale, le parcours législatif est un chemin de croix où nous ne pouvons avancer qu’à petits pas », a conclu l’élue.

L’intervention de la députée a donné le « la » de deux journées qui, si elles ont offert une rare occasion d’échanger et de débattre, ont fait émerger, à travers les diverses présentations, témoignages et tables rondes, un mal-être profond d’un secteur qui souffre de biens d’autres maux.

 

Un manque de moyens financiers

A commencer par un manque de moyens financiers. Si trois grandes associations nationales (SPA, Fondation Brigitte Bardot, Fondation 30 Millions d'amis) disposent chaque année d'un budget de plusieurs dizaines de millions, ces 'baobabs' de la protection animale cachent une forêt de milliers de petites structures qui travaillent sans moyens ou très peu. 50 000 euros annuels, c’est le budget moyen des associations selon l'enquête sur la leur situation financière réalisée en février 2026 par l'association Solidarité Peuple Animal. Factures vétérinaires, pensions, alimentation, soins, rééducation : chaque prise en charge représente un coût difficilement absorbé. Ce manque de ressources a des conséquences à la fois sur les animaux (moins de prises en charge, accompagnement moindre de l'animal au profil plus difficile…), et sur le moral des équipes qui s'épuisent et se découragent (se désespèrent ?) de ne pouvoir faire plus, faire mieux.

L'équipe de Solidarité Peuple Animal était présente pour parler des difficultés financières du monde associatif. 

Un manque de professionnalisation

Autre mal qui a surgi au cours de ces deux jours : la nécessité de professionnaliser les personnels des structures face à la complexité croissante des animaux accueillis, surtout les chiens. Recrutés sans formation dédiée, les agents animaliers (soigneurs) doivent souvent gérer des chiens anxieux, réactifs, voire dangereux. S'ils veulent leur donner l’espoir de rejoindre une famille (la finalité des refuges et associations), les éducateurs canins doivent réhabiliter des animaux aux comportements et psychologies marqués par l’abandon, la maltraitance ou des années d’erreurs humaines. Pour ces professionnels, il ne s’agit pas seulement d’éducation, mais de véritables prises en charge comportementales, éthologiques nécessitant des compétences spécifiques auxquelles un simple diplôme d'éducateur canin ne prépare pas, ou pas suffisamment.

 

Une souffrance animale et humaine

Mais aux côtés des animaux, il y a bien aussi les humains. Beaucoup – salariés comme bénévoles – sont aujourd'hui affectés par le syndrome de la souffrance de compassion. Celui-ci s'apparente à un épuisement émotionnel qui surgit à force d'absorber, jour après jour, la détresse animale, les urgences, les échecs (d'adoption, de rééducation), les décès, le manque d’argent et au final l’impuissance de réduire, même à un petit niveau, le flot incessant des entrées dans les structures d'animaux abandonnés, maltraités et cabossés par un ou plusieurs humains. En 2025, les prises en charges de chats et de chiens ont atteint un nouveau record (plus de 335 000), la SPA indiquant une progression de 20% dans ses propres refuges (64).

Un secteur écrasé par les responsabilités

Les discussions animées, qui ont ponctué les interventions et présentations de présidents d'associations, éducateurs, responsables du bien-être animal dans des structures petites, moyennes et grandes (la SPA était présente à ce congrès), ont fait surgir une évidence : notre pays ne demande-t-il pas trop à ceux et celles qui dédient leurs vies au point, pour beaucoup d'entre eux, d'en oublier le côté personnel ?

N'est-il pas plus qu'urgent de s'interroger collectivement sur la charge professionnelle, émotionnelle, et sur la responsabilité que notre société fait reposer sur quelques-uns ?

Catherine Collignon, organisatrice de Vision Refuge.

En effet, tous ces animaux, notamment les chiens, sont au départ les animaux de particuliers qui ont failli en tant que responsable d’un animal qu’ils ont choisi. Ces derniers ont failli soit en le maltraitant, pour les cas les plus graves, en le cabossant physiquement et psychologiquement à coups de poings, de pieds ou de bâtons , soit dans les cas les moins graves en ne lui donnant pas les conditions de s'épanouir à leurs côtés, dans leur foyer (par ignorance, par incompétence, par manque d'envie). 

Lorsque ces maîtres rejettent cette responsabilité, y renoncent ou échouent à l'assumer, celle-ci passe au refuge, à l’association, à la famille d’accueil, au bénévole, à l’éducateur. Des personnes passionnées, qui ont choisi de sauver les animaux, se retrouvent ainsi à affronter et prendre à bras le corps les conséquences des manquements de ceux qui n’ont pas assumé leur propre responsabilité.

Souvent heureusement, les défis qui sont lancés aux équipes des refuges sont relevés et les chiens renouent avec une vie familiale sans trop de traumatismes. Mais pour un certain nombre d'entre eux, le parcours pour renouer un lien de confiance avec l'homme  est long, onéreux, douloureux (pour les équipes, pour les animaux) et incertain quant à son issue. Une euthanasie peut en effet être décidée quand la dangerosité de l'animal est jugée trop grande pour qu'une structure prenne le risque de le placer dans une famille). 

Pour les équipes confrontées à l'échec de la réhabilitation d'un animal, la peine est double : celle d'avoir failli dans une entreprise de sauvetage, le cœur même de la mission des structures, et celle de devoir assumer une décision ultime. "Quand nous faisons ce choix (rare heureusement), alors que nous ne sommes pas responsables au départ de ce qu'est devenu le chien, nous sommes dévastés car c’est un échec. Mais nous accompagnons l'animal jusqu'à la fin", témoigne Marie-Laure Caron , éducatrice canine et responsable du pôle comportemental de La SPA. On n'imagine pas les conséquences psychologiques sur des hommes et des femmes confrontés régulièrement à cette situation.

Le programme 2026 du premier congrès dédié aux acteurs de la protection animale.

Un enjeu moral de notre société

C’est là que la protection animale rejoint une question de société : l’acquisition d'un animal est aujourd'hui extraordinairement facile (un clic sur Internet), banalisée, sans qu'il y soit associé l’engagement moral qui devrait accompagner toute adoption. C'est-à-dire sa capacité à assumer sa responsabilité, à remplir ses devoirs et à en supporter les conséquences, qu'elles soient positives ou négatives.

La protection animale ne peut pas être la variable d’ajustement de renoncements et faillites individuels et collectifs. Elle ne peut être que l’un des maillons d’une responsabilité commune à tous : celle des propriétaires, des professionnels, des pouvoirs publics et de la société qui a fait d'un être vivant un bien de consommation comme un autre (sans engagement moral à son acquisition)

Il est grand temps que nous en ayons conscience et que nous affrontions enfin tous ensemble le défi énorme que nous avons fait surgir en banalisant l’acquisition d’un animal de compagnie. Cela passe par une reconnaissance de la mission des équipes sur le terrain, de leurs besoins, tant financiers que professionnels, et de leur souffrance morale dans laquelle les plongent l'isolement et l'indifférence.

 

NB : Vision Refuge connaîtra une deuxième édition en 2027